Dimanche 20 avril 2014


Spécialisée dans le rapport de l'homme à son environnement naturel et artificiel, l'Agence SistaBroza produit des contenus audiovisuels, rédactionnels et plurimédia à destination des sociétés de production, des médias, des entreprises, des institutionnels et des associations.

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Faut-il tout montrer pour servir une cause ?

Mercredi 29 février 2012


Invitée à la conférence « Images et Témoignage », notre équipe a abordé la problématique de l'éthique au sein des politiques de communication des organismes humanitaires ou d'aide au développement. Nous nous sommes exprimés sur cette vaste question, qui est au cœur d'une partie de la démarche de notre Agence, en tant que professionnels de l'image et de l'information au sens large, c'est-à-dire du point de vue journalistique mais aussi de celui de la communication. Voici un compte-rendu de notre intervention (*).

Tout d’abord, de quoi parle-t-on ?

Selon nous, il convient de revenir sur deux mots-clés essentiels au débat et de rendre compte du cadre moral et/ou juridique dans lequel s'inscrivent nos activités professionnelles.

Selon l'Académie française, on entend par communication « le fait d'utiliser le langage articulé, ou tout autre système de signes, pour transmettre un ensemble d'informations ». Dans nos professions, nous employons l'image et le son comme des outils pour donner à voir, à entendre et donc à comprendre des informations pour le compte de nos commanditaires, pour nombre d'entre eux acteurs de la société civile.

L'éthique, quant à elle, peut être définie comme une « réflexion relative aux conduites humaines et aux valeurs qui les fondent, menée en vue d'établir une doctrine, un système de valeurs morales ». Quelle est la part d'éthique dans nos professions ? Nos métiers sont-ils moralement et/ou juridiquement encadrés ?

Le journalisme, l’audiovisuel et l’éthique

En journalisme, la Charte des devoirs professionnels des journalistes français (1918/1938) fait notamment référence. Elle regroupe un ensemble de principes moraux qui s'imposent à la pratique de notre activité et dont voici un extrait : « Un journaliste, digne de ce nom, prend la responsabilité de tous ses écrits, même anonymes ; (...) n’accepte que des missions compatibles avec la dignité professionnelle ; (...) ».

En communication, de nombreux textes, chartes et manifestes encouragent des pratiques plus respectueuses de l'environnement, plus solidaires ou encore plus éthiques. Ils font parfois référence à l'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'Homme qui proclame que « Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen que ce soit. »

Dans l'audiovisuel, nous travaillons en France avec le droit à l'image fondé en jurisprudence sur l’article 9 du code civil, principalement, et qui permet à une personne de s'opposer à l'utilisation, commerciale ou non, de son image, au nom du respect de sa vie privée - toutefois contrebalancé par le droit à la liberté d'expression. Néanmoins, avant toute diffusion publique d'une photographie ou d'une vidéo par voie de presse écrite ou autre (Internet, télévision, radio, etc.), il convient au diffuseur d'obtenir l'autorisation de la personne concernée.

Au sein de nos propres productions, pour que nous-mêmes et nos commanditaires respections ces cadres de travail, nous invitons nos clients à adhérer à notre charte morale. Elle stipule notamment qu'en reportage, « l’Agence SistaBroza respecte la dignité et les cultures des personnes et des lieux pouvant être intégrés au reportage. Dans les faits qu’elle rapporte, hiérarchise et met en forme, elle évite le misérabilisme et l’angélisme au profit de « succes stories » (histoires exemplaires), d’initiatives positives et de toute proposition porteuse de progrès. »

Toutefois, même avec les meilleures intentions du monde, il n'est pas toujours facile dans nos métiers de suivre sur le terrain ces lignes de conduite. En cause, certaines combinaisons de plusieurs facteurs comme les situations (de guerre, d'urgence, etc.), les témoins (ne parlant pas une langue commune ou n'ayant pas la santé, la disponibilité nécessaires, etc.) et les exploitations faites des images rapportées (une diffusion sur Internet étant difficilement contrôlable).

De la difficulté d’être éthique, pour soi-même et pour autrui


Nous pouvons apprendre de deux photographies de presse devenues polémiques après leur diffusion mondiale et faisant depuis office de cas d'école parmi d'autres.

Prenons la photographie du reporter sud-africain Kevin Carter qui obtient le prix Pulitzer en 1994. Elle montre une fillette soudanaise famélique, repliée sur elle-même et observée de près par un vautour. Si à l'époque, l'image provoque au sein de l'opinion publique un électrochoc favorable à la lutte contre la famine, il est pour autant reproché à son auteur de ne pas avoir suivi le destin de cette petite fille. « Qu'est-elle devenue ? », « Pourquoi ne pas l'avoir aidée ? », Kevin Carter ne peut apparemment répondre en conférence de presse aux interrogations de ses pairs ni, indirectement, à celles du public. Cette absence d'informations lui vaut d'être targué de sensationnalisme et d'être même critiqué au-delà de ses fonctions d'observateur photographe pour avoir manqué d'humanité envers la victime de la situation.

Une autre photographie mondialement connue est celle du journaliste français Frank Fournier prise en 1985 et qui montre Omayra Sánchez, une jeune Colombienne prisonnière de décombres suite à une éruption volcanique, décédée après trois jours d'agonie. Le cliché symbolise l'impuissance de citoyens volontaires improvisés secouristes face à la difficulté du sauvetage de la jeune fille, bloquée dans une crevasse qui se remplit lentement d’eau, et à la lenteur des aides gouvernementales qui n'arriveront jamais à temps. Tout en recevant le World Press Photo, l'auteur de la poignante photographie dut répondre de la déontologie de son acte professionnel et, quelque part, du manque de réactivité des autorités ressenti comme inacceptable.

De ces deux exemples, nous constatons que s'il peut apporter la gloire, le métier de photographe de presse peut tout autant faire tomber en discrédit. Avoir conscience de cette réalité incite les pratiquants du journalisme, et au delà tous les « rapporteurs d'information », à une remise en question perpétuelle de leurs productions face à la pression morale que peut exercer la société. L'impact du message sur « les récepteurs » que sont les médias, l'opinion publique, etc., peut être très variable et parfois à l'opposé de l'intention initiale de « l'émetteur ».

En plus de cadrer les professions, il convient également de délimiter la production elle-même, sans oublier l'étape ultérieure et cruciale de la diffusion.

User de nos droits et devoirs d'auteur

Comment nous, professionnels de l'image et de l'information, devrions-nous concrètement travailler avec les acteurs associatifs ?

À la différence du journalisme, qui se « limite » à informer sur des faits et de la façon la plus neutre possible, la communication des ONG s'inscrit dans une stratégie orientée, avec des objectifs à atteindre, en vue de soutenir une cause d'intérêt général et d'influer sur une situation via la récolte de dons, la sensibilisation des décideurs politiques, le changement des pratiques sur le terrain, etc.

Si, dans nos productions, nous nous devons de répondre au « cahier des charges » de nos commanditaires, nous, professionnels de l'image et de l'information, nous avons pour autant le droit, en tant qu'auteur moral et citoyen, de conserver une éthique. Ainsi, pouvons-nous éviter, par exemple, de survoler un événement ou de n'en tirer que l'aspect le plus morbide ou le plus vendeur. Nous pouvons au contraire nous efforcer de garder un équilibre entre les faits, notre regard sur cette réalité et les informations que nous devons mettre en exergue, en collaboration avec notre client.

Nous avons aussi un devoir de conseils auprès de nos commanditaires associatifs pour éviter ou, tout du moins, ne pas encourager d'éventuelles dérives telles que nourrir leurs propres intérêts, ceux de politiques, de lobbyistes ou encore de l'audimat au détriment des intérêts des bénéficiaires qui, semble-t-il, doivent rester prioritaires pour cette famille d'acteurs.

Pour des images utiles et respectueuses

En production et en diffusion, comment respecter au mieux la dignité et la sécurité d'une personne tout en rendant compte par l'image d'une situation problématique pour une population ?

Sur la base de différents constats, voici des éléments de réponse faisant souvent appel au bon sens et aux bases des métiers de l'information :

Pour éviter qu'une image nue ou brute soit mal interprétée, étant donné que chaque individu possède sa propre façon de la percevoir, il est nécessaire d'y adjoindre une légende factuelle et/ou du commentaire, de l'analyse, du récit, etc. qui permettra à chacun de rationaliser, de contextualiser et d'appréhender la réalité de la situation.

L’instantanéité de certains événements (catastrophes naturelles, révolution, conflits armés, épidémies, etc.) associée à l'accélération des moyens de diffusion numérique nous poussent toujours plus à agir dans l’immédiateté, ce qui peut parfois résulter par des désastres médiatiques, voire pire. Aussi, bien que cela reste très difficile dans de tels contextes, il est sage de s'offrir un temps de réflexion sur la façon dont on va exploiter des images et à quelles fins.

Pourquoi ne pas publier des images choquantes si celle-ci reflètent une réalité vécue, mais dans ce cas, en occultant toute indécence et en avertissant le public de leur impact psychologique potentiel. Autrement, on risque de le traumatiser et qu'il ne retienne aucune information - si ce n'est d'avoir été émotionnellement heurté. Encore une fois, prendre le temps d'expliquer, de diversifier et d'équilibrer les points de vue sur le sujet est plus que souhaitable.

Concernant ces images où les individus exposés deviennent contre leur gré des « icônes de la douleur », personne a priori ne souhaite en être. Dans ces scènes montrant par exemple des individus mourant de faim, est-il indispensable de montrer le visage de la victime ou peut-on recourir à l'anonymat ? De de nos jours, il est aussi techniquement de plus en plus possible de donner la parole à ces personnes. Elles vivent, à l'instant de la prise de vue, un épisode très dur de leur existence, mais il est néanmoins peut-être envisageable de leur offrir les moyens de s'exprimer sur leurs efforts, leur courage, la solidarité qui les entoure, etc. Ce qui enrichirait aussi la production du point de vue de la personne concernée.

Après le traitement de ces images par leur auteur suit celui de l'équipe rédactionnelle ou de communication. Beaucoup d'auteurs, qu'ils soient photographes, reporters d'images ou bien rédacteurs, sont soumis à la critique, puisque c'est leur nom qui s'affichent. Un simple mot ou une image de trop, effacé(e) ou changé(e) par la suite, dans l'intention professionnelle d'améliorer la production en question, peut engendrer de lourdes conséquences dans la compréhension du message véhiculé. Il convient, dans la mesure du possible, de faire valider par l'auteur toute modification pour éviter toute erreur préjudiciable.

En outre, les modes de diffusion sont aussi à jauger. Qui aimerait voir son enfant malade exposé dans une campagne d'affichage sur tous les bus d'une capitale sans son accord ? Il est bon de garder à l'esprit que nous devons obtenir sur le terrain le consentement du témoin que nous sollicitons, de l'informer sur la nature de notre travail et, dans l'idéal, de lui montrer comment seront diffusées les images. Cela peut paraître encore utopique, dans des situations d’urgence ou face à des personnes éloignées de la notion de droit à l'image. Néanmoins, rester fidèle à cette démarche offre au moins le mérite d'inciter le professionnel et l'humanitaire à garder en tête que nous sommes face à des individus et non à des sujets ou à des objets, comme cela peut parfois se ressentir dans certaines productions.

En conclusion : parlons-en !


« Faut-il tout montrer pour servir une cause ? ». Cela reste une vaste problématique et même un axe de travail qui, avant tout, demande un dialogue entre professionnels de l'image et de l'information, organismes humanitaires et d'aide au développement et, ajoutons-nous, participants et témoins prenant part aux images.

Pour chaque action de communication, il nous apparaît primordial de poser et de toujours se rappeler : les objectifs de la mission, le message à faire passer, de quelle manière et dans quel contexte, auprès de quel(s) public(s), si, face à ces critères, le droit à la dignité et à l'image de la personne mise en avant sont respectés.

En complément, médias et associations devraient poursuivre une réflexion au long cours sur le sujet et en concertation avec les personnes concernées.

Tout montrer, peut-être, mais dans le respect de la personne, avec son accord et dans un contexte, un but et pour un public bien déterminés.

Cela étant, il reste à savoir ce que les récepteurs (lecteurs, Internautes, auditeurs, vidéonautes, etc.), de nos jours très actifs et sélectifs dans leur recherche d'information, sont prêts à entendre, à retenir, à faire et à diffuser à leur tour.
   



(*) Notre témoignage a pris place dans une conférence organisée à l'université de Provence lors des Rencontres Photogr'Afriques. Autres participants présents :
- Bernard Desjeux, photographe et cofondateur des
Editions Grandvaux
- Clément Puig (Cleps), photographe
- Julie Bégin, chargée de communication à l'ONG
Santé Sud
    
Faut-il tout montrer pour servir une cause ?

Une de nos photos d'un témoignage anonyme dans La Chronique-Amnesty International. A. H. / ASB

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